par Brigitte Duzan, 19 juillet 2014, actualisé 6
octobre 2026
Dans la section Pardi di Domani de la67ème édition
du festival de Locarno(6-16
août 2014) figurait le court métrage « Requiem » (An
Hun Qu《安灵曲》), du
jeune réalisateur Wen Muye (文牧野).
Wen Muye (photo Tatler Asia)
C’était le quatrième qu’il réalisait, mais Wen Muye
était encore très peu connu hors des cercles de
l’Institut du cinéma de Pékin où il était
étudiant-chercheur. Ses trois premiers courts
métrages avaient permis de noter l’étendue et la
diversité de son talent, qui va de l’écriture
scénaristique à la construction d’ensemble
et à la conception stylistique de ses
films, y compris l’aspect musical.
Il est depuis lors devenu une star du
box-office avec « Dying to Survive » (《我不是药神》)
sorti en Chine le 6 juillet 2018.
Quatre courts métrages
2009 « Stone »
(Shitou《石头》)
Stone/Shitou est le nom d’un chien, le genre
d’animal dont on dit qu’il ne lui manque que la
parole. C’est le compagnon d’un jeune garçon qui vit
dans un quartier ancien de Pékin en voie de
démolition : chien et maître sont chassés par les
pelleteuses, et déménagent dans un appartement que
l’on devine dans la périphérie de la capitale. Peu
de temps plus tard, le chien tombe malade, le jeune
garçon tente de le faire soigner, mais ne réussit
qu’à y perdre son emploi à force d’arriver en
retard….
Stone
Le dénouement inattendu, bien que prévisible, fait
de ce court métrage de 13 minutes un premier film
structuré en boucle, superbement bien interprété et
mis en scène dans un registre minimal, y compris –
et peut-être surtout - par le chien. L’introduction
musicale fait tout de suite attendre quelque chose
d’original.
2010 « Jinlan et Guiqin » (Jinlan
Guiqin《金兰桂芹》)
Ce second court métrage a en commun avec le premier la
sobriété de la mise en scène et du jeu des deux actrices,
ainsi que l’astuce d’une construction cyclique qui permet de
retrouver à la fin la situation de départ, mais, comme dans
tout cycle naturel, avec une légère mutation, comportant sa
part de signification. Le ton est différent : ironique et
doucement satirique.
Jinlan et Guiqin sont deux vieilles dames également
solitaires, dont l’une a un début de maladie d’Alzheimer,
mais a surtout un caractère difficile ; elles s’entraident,
se disputent et se supportent, vaille que vaille… Tout le
monde en connaît, ainsi, dans son proche entourage ; on peut
d’autant plus apprécier la justesse de ton et
d’interprétation.
2012 « Battle »
C’est avec « Battle », en 2012, que Wen Muye sort un
peu de l’ombre, car le film est projeté dans
plusieurs festivals en Chine, et a été primé dans
deux d’entre eux. Il a été produit par
Tian Zhuangzhuang (田壮壮).
Battle
Battle est le tatouage que s’est fait graver sur le
dos – et en anglais - un jeune Uyghur nommé Adil qui
est serveur dans un restaurant uyghurà Pékin. Mais,
quand son père, musulman très conservateur, arrive
dans la capitale, le fils a le malheur de dévoiler
son dos, sans le faire exprès. Consternation : le
tatouage est un tabou absolu, car il dévalue la
création d’Allah. C’est l’enfer promis au tatoué,
mais aussi à sa famille…
Le court métrage est une satire sociale plus affûtée
que « Stone », une réflexion sur la place de la
religion dans la société (chinoise) moderne, sur le
respect problématique des traditions et les devoirs
dus aux ancêtres, le père d’abord.
C’est aussi une critique des préjugés han contre les non
han, ici les Uyghurs, ce qui est plus original que les
Tibétains. Le jeune Uyghur sert de modèle des difficultés de
vie pour les non Han à Pékin, pris entre les traditions
ancestrales et les contrôles tatillons.
Mais la satire reste légère, le style elliptique. Le film se
termine par un protestsong sud-américain : on a évité
les clichés de musique uyghur.
2014 « Requiem » (Anhun Qu《安魂曲》)
« Requiem » est une nouvelle surprise. Le ton, ici,
est plutôt noir, et semble correspondre à une
tendance de fond du cinéma chinois à l’heure
actuelle.
Requiem
Meng Xiaojun transportait sa femme et sa fille en
moto quand celle-ci a été percutée par un camion. Sa
femme est morte, lui légèrement blessé, mais sa
fille a besoin d’être opérée, et l’opération est
largement au-dessus de ses moyens. C’est alors que
le gardien de la morgue lui propose un moyen de
réunir l’argent nécessaire…
Wen Muye n’en finit pas de montrer qu’il est capable
de changer de thème et de style à volonté, comme
explorant les limites de ses possibilités. On est
curieux de voir ce que sera son premier long
métrage…
Le succès avec « Dying to Survive »
Le film a surpris tout le monde par
son succès aussi soudain qu’inattendu au box-office,
dû en grand partie au bouche-à-oreille. Intitulé en
chinois « Je ne suis pas le dieu de la médecine »,
« Dying to Survive » est en effet inspiré d’une
histoire vraie qui touche l’ensemble de la
population chinoise, affectée par le coût de la
santé, et en particulier des médicaments, tellement
chers que beaucoup ne peuvent les payer en l’absence
de couverture médicale. Une maladie met souvent une
famille sur la paille.
Le scénario est inspiré de l’histoire
de Lu Yong (陆勇),
un malade atteint de leucémie chronique qui, ne
pouvant se procurer les médicaments chinois sous
licence, a acheté des génériques anticancéreux bon
marché en Inde, puis en a organisé tout un trafic
pour en faire profiter un millier de patients
chinois atteints eux aussi de leucémie. En 2013, le
bureau de la Sécurité publique de la ville de
Yuanjiang (沅江市),
au Hunan, a découvert ses paiements par carte bleue
à l’occasion d’une enquête sur un gang de cartes
bleues, ce qui a déclenché un procès pour
contrefaçon de médicaments. Des centaines de
patients atteints de leucémie sont descendus dans la
rue pour protester contre l’arrestation de Lu Yong,
attirant l’attention des autorités. Finalement, sous
la pression de l’opinion publique, le procès a été
annulé et Lu Yong libéré, le 29 janvier 2015.
Produit et interprété (dans le rôle principal) par
Xu Zheng (徐峥)
[1],
le film a touché bien des cordes sensibles dans la
population et a contribué à un assouplissement de la
législation en vigueur en Chine sur l’importation
des génériques indiens pour le traitement des
cancers – en l’occurrence une diminution de 33 % des
taxes.
Le
film a été primé lors de la 55ème édition
du festival du Golden Horse, avec le prix du
meilleur réalisateur décerné à Wen Muye, le prix du
meilleur acteur (principal) décerné à Xu Zheng,
ainsi que le prix du meilleur scénario à l’équipe de
scénaristes, dont le réalisateur. Il a également été
primé, entre autres, aux festivals de Montréal, de
Hainan et de Hong Kong. Mais sa notoriété lui vient
en premier lieu de son succès auprès du public et de
son impact socio-politique.
Wen Muye a tenté de renouveler ce succès populaire
avec son deuxième long métrage : « Nice View » (《奇迹.笨小孩》),
sorti pour les fêtes en février 2022.
La suite avec « Nice View »
« Nice View » (en chinois, « miracle,
stupide gamin »《奇迹.笨小孩》)
[2]
se passe en 2013. À la suite de la mort de sa mère,
Jing Hao (景浩)
part avec sa petite sœur à Shenzhen pour tenter de
profiter des opportunités qu’offre la région. Grâce
à un ami, il achète un lot de téléphones mobiles
défectueux invendables dans l’idée d’en revendre les
pièces détachées. Mais, quelques temps plus tard, le
gouvernement passe une loi pour régulariser la vente
des téléphones, et son affaire est à l’eau, il lui
reste à rembourser son emprunt. Sur quoi le médecin
scolaire détecte une maladie de cœur congénitale
chez sa petite sœur : elle a besoin d’une opération,
coûteuse bien sûr. Jing Hao se bat pour faire
repartir son affaire avec l’aide d’une tante qui
travaille dans une maison de retraite ; pour gagner
un peu d’argent, il reprend son ancienne activité de
laveur de carreaux.
Le film accumule les clichés, mais il
est bien joué. Surtout, il est dans la ligne. Il se
passe en 2013, un an après le « voyage dans le sud »
de Xi Jinping, médiatisé comme le parallèle du
voyage à Shenzhen de Deng Xiaoping en 1992 qui avait
été le signal du redémarrage de l’économie après le
marasme entraîné par les événements de 1989. Wen
Muye reprend le message véhiculé par les deux
leaders : si vous travaillez dur, vous réussirez.
C’est l’un des principes du « rêve chinois »
modernisé par Xi Jinping. Le « miracle » du titre
est une référence directe au miracle du rêve chinois
ainsi conçu. « Nice View », en ce sens, est presque
un film éducatif.
Il est arrivé en troisième position
au box-office chinois au début de 2022, après le
film de guerre « La bataille du lac Changjin » (《长津湖》)
et la comédie « Too Cool to Kill » (《这个杀手不太冷静》).
Wen Muye est désormais du domaine des statistiques.
Sorti le 11 août 2026, « Once
Upon a Time in the Middle East » (《欢迎来龙餐馆》)
est un
autre succès au box-office : au bout de la première
semaine d’exploitation en Chine, il dominait
« L’Odyssée » de Christophe Nolan, ce qui n’a en soi
rien d’étonnant.
Once Upon a Time in the Middle East
L’histoire de Wen Muye, extrêmement alambiquée, est
au départ celle d’un cuisinier chinois, Xu Fu (徐福),
parti au Moyen Orient pour gagner de l’argent afin
de rembourser ses dettes. Il se retrouve alors pris
dans un conflit qui va s’intensifiant et l’oblige à
revoir son métier et à en faire un moyen de survie
au milieu de la guerre. Il transforme son
établissement en refuge pour des orphelins dont
l’orphelinat proche a été détruit et dont l’un d’eux
devient son apprenti. En même temps, il bénéficie de
la protection d’un ministère local, et fait fortune
en vendant de l’alcool aux soldats américains.
La
joyeuse bande des orphelins
Pas de combats ni d’héroïsme ici, comme dans les
films de guerre usuels, mais une histoire humaine,
toute ordinaire, où même en prison le cuisinier
réussit à concocter un formidable réveillon de Noël.
Le film est fondé sur le contraste entre « la
nourriture symbole de vie » (“食物象征生命”)
et « la guerre symbole de mort » (“战争象征死亡”).
C’est cette thématique qui a attiré les spectateurs.
C’est de la fiction, mais inspirée par l’expérience
de Chinois qui se sont retrouvés à Bagdad au moment
du déclenchement de la guerre en Irak, en 2003.
Parmi les principales sources d'inspiration figurent
Chen Xianzhong (陈显忠),
un restaurateur de Bagdad qui avait fait de son
établissement un refuge pour journalistes, médecins,
réfugiés et enfants, mais aussi deux autres Chinois
qui tenaient un restaurant à Baghdad intitulé
« Dragon de Chine » (“中国龙”).
Le titre chinois du film de Wen Muye signifie
« Bienvenue au restaurant du Dragon ».
Si
l’histoire se passe au Moyen Orient, le film a été
tourné an grande partie en Chine car, au moment de
tourner, le réalisateur a lui-même été surpris par
la guerre lancée contre l’Iran qui a très vite fait
tache d’huile. Le film a donc été tourné aux
trois-quarts à « Oriental Movie Metropolis » (青岛东方影都)
à Qingdao dans le Shandong, le quart restant dans le
Ningxia, dans le district de
Shitanjing
(宁夏石炭井) ;
quelques scènes ont pour compléter été filmées dans
le désert en Égypte.
Le
film est principalement produit par Alibaba et China
Film, le producteur étant l’ami de longue date de
Wen Muye
Ning Hao (宁浩).
Il est présenté comme un film pacifiste, tout à fait
dans la ligne promue par le régime chinois au même
moment.
Once Upon a Time in the Middle East,
trailer
Filmographie
Courts métrages
2009 Stone
Shitou《石头》
2010 Jinlan et Guiqin
《金兰桂芹》
2012 Battle
2014 Requiem
Anhun Qu《安魂曲》
Longs métrages
2018 Dying to Survive《我不是药神》
2022 Nice View《奇迹.笨小孩》
2026 Once Upon a Time in the Middle
East
《欢迎来龙餐馆》
[1]
Comédien devenu célèbre pour son rôle de
promoteur parano dans « Crazy
Stone (《疯狂的石头》)
en 2006 puis de patron d’une usine de jouets
en butte à la météo dans « Lost
on Journey » (《人在囧途》)
en 2010.
[2]
Référence à une chanson de 1998 d’Andy Lau
(Stupid Kid
笨小孩)
qui prône la persévérance, plus que le
talent, pour réussir.